POUR ÊTRE UN HOMME Michel Pagel

PETITE MAIN et Nez en l’Air arrivèrent au pied des monts à la tombée de la nuit. Ils avaient quitté leur village le matin même, pour se frayer un chemin dans une forêt de plus en plus dense, mais le monde était si petit, de toute façon, que le traverser tout entier, de l’océan aux monts, des monts à l’océan, ne demandait guère que dix jours.

Les deux garçons, bruns de peau et noirs de poil, allumèrent un feu de camp pour éloigner les bêtes sauvages, puis dévorèrent en silence la viande séchée et les fruits qu’ils avaient emportés. Si elle leur avait creusé l’appétit, leur marche les avait à peine fatigués : rompus aux exercices physiques depuis leur plus jeune âge, ils disposaient d’inépuisables réserves d’énergie. La halte, toutefois, s’imposait : commencer l’ascension vers l’antre du dragon en pleine nuit eût été une folie.

— Alors ? demanda Nez en l’Air quand ils eurent achevé leur repas. C’était comment, pour toi, cette nuit ?

Petite Main eut un sourire en coin et passa la main dans ses cheveux en bataille. Une lueur égrillarde qui dénonçait ses seize ans envahit ses yeux noirs.

— Plutôt bien, répondit-il. Encore que si j’avais pu choisir, je n’aurais pas pris Petite Sorcière. Je les préfère un peu plus rondes, si tu vois ce que je veux dire. Toi, tu as eu de la chance.

Son compagnon sourit mais ne répondit pas. La chance n’était peut-être pas seule responsable dans l’affaire : chacun connaissait son faible pour Noire Épine. Que les anciens eussent envoyé cette dernière sous sa tente était sans doute une manière de respecter leur choix à tous les deux, tout en respectant la tradition. Rien n’eût servi d’aller contre les inclinations des futurs hommes et femmes si elles s’étaient déjà exprimées au moment des cérémonies. Les anciens étaient justes.

— Tu n’as pas été déçu ? insista Petite Main, dont le visage rond, aux traits encore enfantins, était marqué par la curiosité. Tu comptes toujours la prendre avec toi ?

Nez en l’Air acquiesça. Il n’avait pas été déçu pour la bonne raison qu’il n’avait pas trop su à quoi s’attendre. Cette première nuit d’amour avait été d’abord enthousiasmante, quand sa compagne et lui s’étaient découverts, puis un peu déprimante, quand il l’avait fait souffrir, et enfin très agréable, quand ils avaient tout repris à zéro pour atteindre un accord encourageant. Plus tard, lorsqu’ils seraient unis, ils auraient le temps de se perfectionner – et il savait que, malgré les hésitations, ce soir-là demeurerait un de leurs plus chers souvenirs. Il y avait un dicton, au village : le meilleur moment de l’initiation des garçons, c’est l’initiation des filles. Car Petite Sorcière et Noire Épine étaient des femmes, désormais, alors que leurs amants de la nuit passée avaient encore tout à faire pour devenir des hommes.

— Tu crois qu’on trouvera facilement le dragon ? interrogea encore Petite Main, tout en préparant sa couche.

— Ce n’est pas le dragon qui m’inquiète, soupira Nez en l’Air. C’est la deuxième épreuve.

Son ami renifla.

— Tu sais très bien qu’il est interdit d’en parler, commenta-t-il d’un ton sec. Dors, plutôt. Demain, on aura besoin de toutes nos forces.

Sans attendre de réponse, il s’enroula dans ses couvertures, se tourna sur le côté et ferma les yeux.

Nez en l’Air, lui, demeura de longues minutes assis près du feu, son visage long et fin tourné vers le ciel, à regarder les étoiles – passe-temps incongru qui lui avait valu son nom de jeune. La deuxième partie de l’initiation avait toujours été sa plus grande crainte, à cause du mystère qui la recouvrait. Les hommes savaient de quoi il s’agissait, bien entendu, mais ils avaient fait serment de n’en jamais souffler mot. Quant aux sous-hommes, ceux qui avaient échoué, même s’ils avaient eu envie d’en parler, ils en auraient été incapables, puisqu’on leur tranchait la langue avant de les parquer dans l’enclos d’où ils ne sortaient que pour accomplir les tâches nécessaires mais dégradantes qui étaient leur lot.

Nez en l’Air savait qu’il réussirait son initiation, car la simple idée de devenir un sous-homme lui était intolérable, mais il n’en continuait pas moins de se poser des questions. À cet instant, il eût donné beaucoup pour être plus vieux de quelques jours.

Quand le sommeil prit le pas sur ses réflexions, il s’allongea à son tour. Ses pensées ne tardèrent pas à se concentrer sur Noire Épine et la nuit précédente, si bien que ce fut un sourire aux lèvres, serein, qu’il s’endormit.

Autour des deux garçons, la forêt dormait aussi.

 

L’antre du dragon était tel qu’on le leur avait décrit : une caverne imposante, qui s’ouvrait au pied d’un flanc rocheux brunâtre, au beau milieu de ces monts désolés constituant la limite du monde, où tout n’était que pierre grise et terre ocre, sèche, triste uniformité que rompaient çà et là de rares buissons épineux vert sombre. Diverses carcasses animales, encore fraîches ou à l’état d’ossements, éparpillées tout autour de l’entrée, disaient assez la puissance et la voracité de l’occupant des lieux. Un nuage d’insectes bourdonnait au-dessus des chairs inertes, d’où montaient des remugles perceptibles à cent pas.

Dissimulés derrière un rocher, le nez froncé, Petite Main et Nez en l’Air s’interrogèrent du regard. Le chemin que leur avait indiqué Foudre, le grand prêtre, les avait conduits tout droit à leur but, et, soudain, ils le regrettaient presque. Ils prenaient conscience du fait qu’ils étaient nus, sauf pour un pagne et des mocassins, qu’ils ne disposaient que d’un arc et de flèches, d’un poignard, et qu’ils allaient affronter le dragon. Même Nez en l’Air, si hardi la veille au soir, ne pouvait se défendre d’être inquiet et remerciait les Dieux d’avoir un compagnon. Il comprenait à présent pourquoi les jeunes subissaient toujours l’initiation deux par deux : l’union fait la force et attise le courage. La loi était juste, elle aussi.

— Il y est, à ton avis ? interrogea Petite Main à mi-voix.

Son ami leva les yeux vers le soleil qui leur chauffait la peau avant de répondre.

— Il est presque midi. Le dragon est comme nous : il dort la nuit et chasse pendant la journée. Je dirais qu’il n’y est pas. De toute façon, je ne sais pas pourquoi on discute : on va aller voir, non ?

Ils échangèrent un sourire fataliste, puis eurent le même geste pour encocher une flèche à leur arc avant de s’avancer en terrain découvert. L’arme, entre leurs mains, ne servait qu’à leur donner une contenance, l’illusion d’être prêts à tout : ils savaient fort bien qu’elle ne leur permettrait pas de tuer le dragon. La bête était trop gigantesque, sa carapace trop épaisse.

Bien sûr, ce n’était pas ce qu’on voulait d’eux. Comment attendre de deux jeunes qu’ils accomplissent une tâche à laquelle tous les chasseurs du village n’auraient pas suffi ? Il s’agissait d’une épreuve de courage, pas d’une épreuve de force : tout ce qu’on leur demandait, c’était de rapporter une écaille du monstre, écaille qu’on leur avait conseillé de voler en son absence. Il en perdait, disait-on, sans cesse, et son antre en était rempli. Toute la difficulté de l’entreprise consistait donc à juger de ladite absence. Aucun homme n’avait vu le dragon. Les jeunes qui avaient eu cet honneur n’étaient jamais revenus de leur initiation.

Scrutant tour à tour les monts et un ciel où ne volaient que de rares oiseaux, Nez en l’Air et Petite Main s’approchèrent de la caverne en demeurant sur le côté de l’entrée. De près, la puanteur était quasi insupportable. Certaines des carcasses se trouvaient en état de putréfaction avancée. La bête se nourrissait-elle de ces charognes ou bien n’était-elle tout simplement pas assez délicate pour nettoyer devant son seuil ? Les garçons ne tenaient pas à l’apprendre.

— Continue de surveiller dehors, souffla Nez en l’Air. Je vais jeter un coup d’œil à l’intérieur.

Plaqué contre la paroi, il progressa lentement jusqu’à la grotte et s’immobilisa juste avant de l’atteindre. Il demeura ainsi plusieurs secondes, le cœur battant, le souffle court, puis rassembla son courage et passa la tête par l’ouverture. L’instant d’après, avant même d’analyser ce qu’il avait vu, il se rejetait en arrière.

— Alors ? s’enquit Petite Main d’une voix tremblante, l’arc bandé. Il est là ?

Nez en l’Air n’en savait rien. Il avait distingué une masse imposante dans la pénombre de la caverne, mais était-ce le dragon ? Tandis qu’il réfléchissait, il se rappela que la masse en question étincelait de reflets multicolores. Or, le dragon était gris, toutes les légendes s’accordaient pour le dire.

— Non, murmura-t-il, incertain. Je crois pas… Je… (Il déglutit péniblement.) Je vais vérifier…

Cette fois, il se força à observer avec attention l’immense cavité rocheuse. Le monstre n’était pas là, non. Le soleil entrait suffisamment dans la grotte pour en révéler jusqu’aux parois postérieures, lesquelles, quoique irrégulières, semées d’arêtes vives, ne présentaient pas de saillies assez importantes pour dissimuler un homme – encore moins un dragon. Le garçon laissa son regard courir au niveau du plafond : pas de corniche. L’endroit était désert. Quant à la masse aperçue un peu plus tôt, il ne s’agissait ni plus ni moins que d’un tas de cailloux luisants. Bleus, verts, rouges… de jolis cailloux, certes, mais des cailloux tout de même. Plusieurs milliers de cailloux.

Voilà qui ne surprenait pas les futurs hommes : la bête avait la réputation de collectionner tout ce qui brillait, quoique nul ne sût l’usage qu’elle pouvait bien en faire. Aucun, probablement, ce qui prouvait sa stupidité bien connue.

— Il n’y a personne, apprit Nez en l’Air à son compagnon, qui poussa un soupir de soulagement et détendit un peu la corde de son arc. Dépêchons-nous.

L’un derrière l’autre, ils pénétrèrent dans la caverne. À l’exception des cailloux multicolores et d’autres restes macabres éparpillés, elle était vide.

Ils trouvèrent la première écaille à trois pas de l’entrée. Gris terne, triangulaire, de la taille d’une main, posée de guingois contre un fémur d’herbivore blanchi, elle semblait avoir été abandonnée là à leur intention. Petite Main se pencha pour la ramasser puis la présenta à l’inspection de son compagnon, qui passa le doigt sur la fraîche surface lisse.

Nez en l’Air était un peu déçu. Non : déçu n’était pas le mot. Surpris, peut-être. Il s’était attendu à quelque chose de plus difficile, de plus spectaculaire. À présent, il ne leur restait qu’à glisser l’écaille dans un sac et à retourner au village.

À sa grande surprise, Petite Main la laissa retomber au sol, où elle se brisa en trois éclats.

— Qu’est-ce qui te prend ? s’étonna son ami.

— Elle était un peu ébréchée sur le côté. Et puis on devrait pouvoir en trouver une plus grande. Celle-là, une fois coupée en deux, il n’en resterait presque rien.

— Ce n’est pas la taille du pendentif qui compte, protesta faiblement Nez en l’Air.

— Pour les anciens, non. Pour les filles, si. Toi, tu es casé, mais moi, j’ai encore besoin de les impressionner. Allez, aide-moi à en chercher une belle !

Ils s’enfoncèrent un peu plus dans la caverne, les yeux rivés au sol, d’abord timidement puis oubliant de plus en plus où ils se trouvaient pour se concentrer sur leur tâche. Bien vite, ils se rendirent compte que le problème ne consistait pas à trouver une écaille mais à la choisir : le dragon devait réellement en perdre beaucoup, car sa grotte en était jonchée. La plupart, toutefois, se révélaient abîmées ou trop petites pour constituer deux pendentifs de frères d’écaille assez voyants au goût de Petite Main. Durant un long moment, ils ramassèrent, examinèrent, comparèrent… Enfin, derrière la masse de cailloux colorés, ils découvrirent un trophée qui paraissait réunir toutes les qualités requises. Comme Nez en l’Air s’en emparait, un nuage passa devant le soleil et la pénombre de la grotte s’épaissit.

— Qu’est-ce que tu penses de celle-là ?

Petite Main observa un instant l’écaille puis haussa les épaules.

— Elle a l’air bien, mais on n’y voit plus rien, là-dedans. Il faudrait la regarder au jour.

Ce fut après avoir contourné l’inutile trésor amassé par la bête qu’ils se rendirent compte que, dehors, le soleil brillait toujours autant. Si la lumière avait baissé, c’était qu’une silhouette massive s’encadrait dans l’entrée, la bloquant presque entièrement. Les deux garçons se figèrent, glacés.

Le dragon était là.

Il était bien tel que les légendes le disaient : haut comme cinq hommes, aussi long que les plus hauts arbres de la forêt, il possédait un corps massif auquel s’attachaient des pattes arrière très développées, des pattes avant à peine plus grosses que des bras humains, quoique plus griffues, et une paire d’ailes membraneuses repliées. À elle seule, la tête qui rasait le sol au bout d’un long cou flexible était aussi grosse que les deux intrus réunis – que fixaient les yeux verts, aux pupilles fendues, tandis que la gueule dévoilait deux rangées de crocs jaunâtres entre lesquelles reposait une langue bifide. Le monstre semblait sourire. Derrière lui, sa queue fouettait la poussière sur un rythme allègre.

— Je te dis adieu, mon frère, balbutia Petite Main, terrorisé.

— Adieu, répéta machinalement Nez en l’Air.

Rien ne pouvait les sauver. Dans un instant, la bête soufflerait sur eux le feu qui brûlait en son être, et ils monteraient tout droit rejoindre les Dieux – condamnés à déplorer pour l’éternité au paradis des enfants de n’avoir pas été assez forts pour devenir des hommes. Ni l’un ni l’autre ne songèrent à se mettre à l’abri ou à reprendre leur arc : quand on voyait le dragon, on mourait. C’était là une certitude tellement ancrée en eux que tout effort leur paraissait vain, presque sacrilège.

Un grondement sourd monta de la gorge du maître des lieux. Sa tête se redressa un peu et commença à osciller de droite et de gauche. À la lueur quasi ironique qui brillait dans ses yeux, on eût juré qu’il se demandait duquel des garçons il allait faire son plat de résistance et lequel il allait conserver pour le dessert.

Puis un rayon de lumière écarlate ardente jaillit, quelque part dans son dos, le toucha sur le côté du crâne – et sa tête explosa avec un bruit de vessie gonflée qu’on écrase. Petite Main et Nez en l’Air, interloqués, levèrent les bras pour se protéger des morceaux de chair et d’os sanguinolents qui filaient dans toute la caverne. Lorsqu’ils regardèrent à nouveau le dragon, son corps s’était affaissé. De grands soubresauts animaient sa queue et son cou, mais il était déjà mort.

— Qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Nez en l’Air n’avait aucune réponse à apporter aux questions de son ami.

— Un éclair, peut-être, proposa-t-il sans conviction… Il a dû être frappé par la…

Il laissa sa phrase en suspens. Comme s’apaisaient les convulsions du monstre, le responsable de sa fin impromptue se glissa sur le côté du cadavre et pénétra dans la caverne.

Au début, les garçons crurent qu’il s’agissait d’un vieillard, mais ils se rendirent vite compte de leur erreur. Si l’arrivant ressemblait à un homme, ce n’en était pas un : ses longs cheveux n’étaient pas gris, contrairement à ce qu’ils avaient pensé, mais jaunes. Des cheveux tels qu’aucun homme, aucune femme, n’en avait jamais eus. En outre, hormis pour un visage aussi rose que celui d’un nouveau-né, il avait la peau bleue. Il tenait un outil étrange, fait d’une matière grise luisante, qu’il glissa à sa ceinture tel un poignard, avant de lever les mains, paumes ouvertes.

— Ne craignez rien, déclara-t-il d’une voix forte mais amicale. Je ne vous veux aucun mal.

Les garçons s’interrogèrent du regard, incertains.

— C’est toi qui as tué le dragon ? demanda Nez en l’Air dès qu’il se sentit capable de parler. Comment as-tu fait ? Qui es-tu ?

— Je m’appelle Akkon-Lamda. Eh oui, c’est moi qui ai abattu la bête. Mon fulgurant est toujours opérationnel, malgré toutes ces années.

Celui qui s’était présenté sous ce nom étrange tapota l’objet qu’il venait de ranger.

— Ton fulgurant ? répéta Petite Main.

— C’est une arme. Elle produit le rayon rouge que vous avez vu.

— Et tu l’appelles comme ça parce qu’elle suscite la foudre, devina Nez en l’Air.

— Exactement, mon garçon.

Ledit garçon contemplait les restes éparpillés de la tête du dragon.

— Elle est d’une grande puissance, remarqua-t-il avec respect. Tu dois être un Dieu.

L’être aux cheveux jaunes éclata de rire.

— Rien de tel. Et ton dragon n’était qu’un gros lézard. Ce n’est pas le premier que je tue.

— Pas le premier ? s’exclama Petite Main. Mais il n’y a qu’un…

Akkon-Lamda lui coupa la parole.

— Et si nous allions discuter ailleurs ? L’odeur qui règne ici me donne envie de vomir.

Sans attendre de réponse, il tourna les talons et sortit de la caverne. Les garçons prirent le temps de récupérer leur écaille avant de lui emboîter le pas.

— Bien sûr qu’il y a d’autres dragons, continua-t-il quand ils furent installés dans l’étrange hutte qu’il appelait son « vaisseau », à l’orée de la forêt. Ce ne sont que des animaux. Ils se reproduisent comme vous ou moi.

Nez en l’Air faisait tourner entre ses doigts l’incroyable gobelet translucide dans lequel l’inconnu lui avait versé de l’eau.

— On nous a toujours dit qu’il n’y en avait qu’un, protesta-t-il.

— Parce que c’est plus impressionnant. On vous aurait dit la vérité à la fin de l’initiation. Si vous aviez su que vous alliez affronter un simple lézard, avec des ailes trop petites pour lui permettre de voler, et même pas capable de cracher du feu, il vous aurait fallu moins de courage.

— C’est vrai, approuva Petite Main. Les anciens ont raison. Ils ont toujours raison.

— Je n’irai pas jusque-là… déclara Akkon-Lamda avec un demi-sourire.

C’était réellement un être extraordinaire. D’autant plus proche des hommes que sa peau bleue ne s’était révélée être qu’un vêtement recouvrant tout le corps, il n’en était pas moins surprenant. Sa hutte était faite d’un matériau froid et lisse, identique à celui qui composait son arme, et les portes s’en ouvraient en coulissant à l’intérieur des parois, sans qu’il fût besoin de les toucher pour cela, comme si elles avaient eu des yeux. Les meubles qui l’emplissaient, sculptés dans une matière tout aussi lisse – mais chaude, celle-là –, n’étaient que courbes et ne gardaient aucune trace de l’instrument du menuisier. Les visiteurs étaient entourés d’objets étranges, tels qu’ils n’en avaient jamais vus, points lumineux qui clignotaient, évoquant certaines étoiles, sculptures mobiles grinçantes ou sifflantes… Quelle sorte d’habitation était-ce donc là ?

— Je crois que les anciens ont eu tort, à mon sujet, reprit Akkon-Lamda.

— Tu les connais ? firent ensemble les deux amis.

— Bien sûr. Ça aussi, ils vous l’auraient dit, après. Les hommes n’ont pas de secrets, sinon pour leurs jeunes, et pour les étrangers, comme moi.

— Etranger ? répéta Petite Main. C’est un autre de tes noms ? Ton nom de jeune, peut-être.

— Non, c’est juste un mot que vous ne connaissez pas. Il désigne tout ce qui vient d’ailleurs. D’en dehors de ce que vous appelez le monde.

Le garçon haussa les épaules.

— Il n’y a rien, en dehors, déclara-t-il. Tout le monde sait ça.

— Tout le monde croit le savoir et tout le monde se trompe, corrigea son interlocuteur. Moi, par exemple, je suis venu d’en dehors. Des étoiles.

Petite Main éclata d’un rire strident. Nez en l’Air, tenté de l’imiter, fut retenu par l’expression d’Akkon-Lamda, qui ne paraissait pas plaisanter et dont le regard n’évoquait nullement un esprit dérangé. C’était impossible, bien sûr : il n’y avait rien, dans les étoiles, il n’y avait rien en dehors du monde… mais cette arme destructrice, cette hutte bizarre avaient pourtant bien été construites quelque part, par quelqu’un… Une seule hypothèse s’imposait.

— Tu es vraiment un Dieu… murmura-t-il, tandis que l’hilarité de son camarade s’apaisait progressivement.

— Non, je t’assure. Les Dieux n’existent pas : je ne suis qu’un homme. Différent de vous, mais pas beaucoup. Simplement, le monde est bien plus vaste que vous ne l’imaginez. Rien que sur cette planète, il y a un territoire dix mille fois plus étendu que celui que vous connaissez. Au-delà des monts et au-delà de l’océan, ce qui revient d’ailleurs au même…

— Assez ! s’écria soudain Petite Main, qui n’avait plus envie de rire et était devenu très rouge. Nous n’avons pas à entendre ce genre de blasphèmes. Tu n’es certainement pas un Dieu. Tu es un fou ou un démon. (Ce dernier mot avait à peine quitté ses lèvres qu’il se levait d’un coup.) Un démon, oui. Seul un démon a pu tuer le dragon. Viens, Nez en l’Air ! Partons avant qu’il ne nous tue, nous aussi…

L’intéressé regarda tour à tour son ami et Akkon-Lamda, qui n’avait pas bougé.

— Je ne crois pas que ce soit un démon, contra-t-il. Et puis il nous a sauvé la vie. On peut au moins écouter ce qu’il a à dire.

— Non, il ne faut pas. Tu sais ce que dit Foudre ? Il y a des paroles plus venimeuses que des serpents. Allons-nous-en tout de suite.

— Vous n’êtes pas prisonniers, assura leur hôte sans se départir de son calme. Présentez-vous devant la porte : elle s’ouvrira.

— Tu viens ? interrogea encore Petite Main.

— Je te rejoins tout de suite, répondit Nez en l’Air.

— Tu vas le regretter. Tu risques ton âme.

Akkon-Lamda regarda sans frémir le premier garçon gagner la porte d’un pas rapide puis la franchir. Lorsqu’elle se fut refermée, il posa sur le second des yeux bienveillants.

— Je te remercie de ta délicatesse, dit-il, mais je n’ai pas grand-chose à raconter, de toute manière. Je suis arrivé ici il y a de longues années, bien avant ta naissance. Mon vaisseau est endommagé, et je n’ai pas les moyens de le réparer, si bien que je ne peux pas repartir. J’ai essayé de me mêler aux tiens, mais une fois que j’ai su assez de votre langue pour leur raconter mon histoire, ils ont eu la même réaction que ton ami : ils m’ont pris pour un démon et ils m’ont chassé. Depuis, je vis ici, et je te prie de croire que la solitude me pèse. C’est pourquoi j’essaie de garder un œil sur les jeunes qui viennent chercher leur écaille. Ce sont les seuls humains que je rencontre jamais. Parfois, j’ai la chance de leur rendre service et de pouvoir leur parler. Parfois, il y en a un qui m’écoute. Mais pas souvent. Non, pas assez souvent…

— Tu veux dire que tu en as sauvé d’autres avant nous ?

— Oh, oui ! Mais j’imagine qu’ils ne s’en sont pas vantés. Ils ont dû juger que ça enlevait un peu à leur prestige. C’est faux, d’ailleurs : ce qui est important, c’est d’avoir assez de cran pour entrer dans la caverne.

Nez en l’Air acquiesça en se levant.

— Il faut que je m’en aille aussi, déclara-t-il. Je… je te remercie de ce que tu as fait. Je parlerai de toi aux anciens. Peut-être décideront-ils de t’accueillir, finalement…

— J’en doute, répondit Akkon-Lamda, ou alors dans l’enclos des sous-hommes. Malheureusement, même si je n’utilise pas beaucoup l’une ou l’autre, j’ai la faiblesse de tenir à ma langue et à ma virilité. Merci quand même de tes bonnes intentions. Tu es un brave garçon.

Nez en l’Air accepta le compliment avec un sourire, salua d’un signe de tête le mystérieux individu, et courut rejoindre Petite Main.

Ce dernier l’attendait à quelques mètres de la hutte, l’air moins furieux mais toujours aussi buté.

— J’ai failli revenir pour vérifier qu’il ne s’en prenait pas à toi. Pourquoi l’as-tu écouté ?

— Parce que ce n’est pas un démon.

— Alors, c’est un fou, et il ne faut pas écouter les fous non plus. Foudre dit qu’ils sont contagieux.

— Foudre dit beaucoup de choses, admit Nez en l’Air. (Il se retourna un instant vers le vaisseau d’Akkon-Lamda, puis assena une petite claque sur l’épaule de son compagnon.) Dépêchons-nous de retourner au village : si on n’est pas arrivés demain matin, Noire Epine va nous croire dévorés par le dragon, et je n’ai pas envie qu’elle s’inquiète.

Le village était un des plus grands du monde. Il comptait plusieurs centaines de huttes d’adultes ou tentes de jeunes, il abritait le temple des Dieux, et ses habitants disposaient d’un prestige supérieur à celui des autres hommes, ce qui leur valait les meilleurs morceaux au temps des grandes chasses. Pour toutes ces raisons, Petite Main et Nez en l’Air avaient toujours été fiers d’y être nés. Une bonne dose de cette fierté gonfla leur cœur lorsqu’ils aperçurent les premières habitations à travers les arbres. Ils revenaient en vainqueurs. On allait les fêter dignement pour les récompenser d’avoir fait honneur au village.

Ils avaient marché toute la journée et une bonne partie de la nuit. La lune rouge brillait encore au beau milieu du ciel, cerclée d’étoiles éparses, comme autant de fleurs sauvages écloses dans le champ obscur du firmament.

— Tout le monde doit dormir, remarqua Nez en l’Air à mi-voix. On n’a qu’à aller se coucher. On se présentera devant les anciens demain matin.

Mais malgré l’heure tardive, il s’avéra qu’on les attendait. Ecorce, un des assistants de Foudre, les héla dès qu’ils sortirent du couvert. Deux des chasseurs affectés au temple l’accompagnaient. Le prêtre, un petit homme aux cheveux gris, s’avança vers les arrivants, les laissa s’agenouiller devant lui, puis les releva l’un après l’autre et leur donna l’accolade.

— Nous avons l’écaille ! annonça Petite Main en faisant mine de chercher dans son sac.

— Je sais que vous ne seriez pas revenus sans. Tu nous la montreras plus tard, au temple. Suivez-moi ! Vous y finirez la nuit.

— J’aurais aimé aller annoncer mon retour à mes parents et à Noire Epine, intervint Nez en l’Air.

— Cela attendra, affirma Ecorce. Les initiés ne doivent pas se mêler à la population avant la fin des cérémonies. Rassure-toi : ceux que tu aimes seront prévenus de ton retour.

— Quand passerons-nous la deuxième épreuve ? interrogea Petite Main tandis qu’ils prenaient le chemin du temple à travers les ruelles endormies, les chasseurs fermant la marche. Demain ?

Derrière les fines parois des huttes, en bois ou en torchis, agglutinées par groupes de dix ou douze dont les occupants formaient des communautés de chasse et de travail, montaient des respirations paisibles, parfois des ronflements sonores qui, mêlés aux bruits discrets de la nuit, créaient une atmosphère de totale sérénité. L’enclos des sous-hommes se trouvait à l’autre bout du village, si bien que les gémissements et les cris de ceux que les démons accablaient de mauvais rêves n’étaient pas audibles.

— Il n’y aura pas de deuxième épreuve pour vous, répondit le prêtre, à l’extrême surprise de ses jeunes interlocuteurs. Foudre vous expliquera ça lui-même dès qu’il rentrera. En attendant, suivez-moi en silence.

Dans le temple, le plus haut de tous les bâtiments, en forme de L, composé de rondins majestueux dont l’assemblage avait dû demander aux bâtisseurs un travail considérable, le petit groupe longea le sanctuaire pour rejoindre les locaux annexes. Là, Ecorce introduisit les garçons dans une petite pièce meublée de deux paillasses, d’une table grossière et de deux souches en guise de sièges. Il leur apporta de quoi manger et boire, après quoi il les laissa seuls sans même leur demander de produire l’écaille de dragon.

— Je pensais qu’ils auraient l’air plus contents de nous voir, commenta Nez en l’Air lorsqu’ils eurent achevé leur repas. Et puis qu’est-ce que c’est que cette histoire de deuxième épreuve qui n’aura pas lieu ?

— Attends que Foudre arrive, répliqua simplement son compagnon. On t’a dit qu’il nous expliquerait tout, alors un peu de patience.

Quand le grand prêtre se présenta, ils avaient perdu l’espoir d’obtenir une audience avant le lendemain et s’étaient résolus à s’allonger sur les paillasses. Il prononça leur nom d’une voix forte, les tirant en sursaut de leur demi-sommeil.

D’un même mouvement, ils se précipitèrent pour s’agenouiller devant lui et lui saisirent chacun une main, qu’ils baisèrent.

— Relevez-vous, mes enfants, leur enjoignit-il, bienveillant. (Après leur avoir à son tour donné l’accolade, il continua :)

Ecorce me dit que vous avez rapporté votre écaille… Je serais ravi de la voir.

Petite Main se hâta d’ouvrir son sac pour en extraire le trophée. Foudre l’observa sous tous les angles, et eut un hochement de tête approbateur.

— Elle est superbe. Excellent choix. Je n’en attendais d’ailleurs pas moins de vous. (Une expression indéchiffrable passa sur ses traits burinés, sans âge.) La nouvelle que j’ai à vous annoncer ne m’en est que plus pénible.

Il fixa l’un après l’autre les deux garçons. C’était un homme de haute taille et de constitution solide, aux cheveux encore noirs et au regard perçant. Son nez crochu ressemblait à un bec d’oiseau.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? ne put s’empêcher d’interroger Nez en l’Air, au bout de quelques secondes.

Foudre lui lança un coup d’œil acéré. En principe, on ne devait pas s’adresser au grand prêtre sans être interrogé. Toutefois, il ne fit pas la moindre remarque. La nouvelle qu’il apportait devait être bien terrible pour qu’il tolère un tel manquement à la discipline.

— Les Dieux m’ont parlé, déclara-t-il. Ils m’ont annoncé que cette année, la sécheresse tuera les récoltes et le gibier. Ce sera la famine, et des centaines d’entre nous mourront de faim. (Ses interlocuteurs l’écoutaient avec horreur, bouche bée.) Ils m’ont annoncé également qu’il y a un moyen d’éviter le désastre. Si nous procédons au sacrifice convenable, ils agiront sur les éléments pour nous épargner le pire. Notre peuple sera sauvé. Vous voyez où je veux en venir ?

Petite Main et Nez en l’Air secouèrent la tête avec un bel ensemble. Les sacrifices étaient monnaie courante pour assurer au village de bonnes récoltes ou un gibier abondant. On immolait aux Dieux une ou deux bêtes, on lançait quelques incantations… Quel rapport avec la deuxième partie de l’initiation ?

— Je vois que vous ne comprenez pas, reprit Foudre, aussi je vais être plus clair. Il n’est pas question d’immoler du bétail, cette fois, mes enfants. Les Dieux m’ont demandé de leur sacrifier les deux premiers jeunes qui m’apporteraient une écaille de dragon. J’en suis sincèrement désolé, car j’attendais de grandes choses de vous deux, mais vous serez mis à mort demain matin sur le maître autel.

Nez en l’Air sentit son estomac s’affaisser. Depuis leur retour au village, il s’attendait plus ou moins à une catastrophe, sans vraiment savoir pourquoi, mais il n’avait pas imaginé qu’elle prendrait une telle forme.

— Alors, ça veut dire que nous ne serons jamais des hommes ! s’exclama-t-il, atterré.

— Oui, confirma Foudre, compatissant. Mais votre sacrifice sauvera des centaines de vies. Soyez forts. Vous ferez ainsi la preuve de votre dévouement envers vos frères, de votre respect des Dieux et des anciens. Nous avons tous besoin de vous.

Mais c’est injuste ! eut envie de crier le garçon. On a à peine eu le temps de vivre. Pourquoi nous ? Pourquoi pas deux anciens, plutôt, dont la vie a sûrement plus de prix que la nôtre, et qui en ont déjà profité ?

Toutefois, il se tut, sachant que parler eût été inutile. Près de lui, Petite Main, les mâchoires serrées, conservait un silence identique.

— Je vous laisse méditer en paix, conclut le grand prêtre. Si cela peut fortifier votre cœur, dites-vous que votre récompense sera grande au paradis.

Oui, au paradis des enfants, songea Nez en l’Air, tandis que Foudre quittait la chambre. Là où on ne pourra ni chasser sur les terres des ancêtres, ni boire les liqueurs enivrantes de l’au-delà, ni participer aux orgies rituelles…

— Ils auraient au moins pu nous laisser terminer notre initiation, marmonna-t-il, autant pour lui-même que pour son compagnon.

Ce dernier l’empoigna par les épaules et le jeta brutalement sur sa paillasse.

— Qui es-tu pour critiquer plus sage que toi ? l’apostropha-t-il entre ses dents. Les Dieux ont parlé. Il n’y a rien à ajouter.

Nez en l’Air ne chercha pas à se relever. Il lui semblait que toutes ses forces l’avaient déserté.

— Je ne critique pas, dit-il. Je n’ai pas envie de mourir, c’est tout.

— Tu crois que ça m’amuse ? (Petite Main était au bord des larmes.) Mais si notre mort est nécessaire pour sauver les nôtres, je l’accepte. Maintenant, je te conseille de prier et d’essayer de dormir. Moi, en tout cas, c’est ce que je vais faire.

Nez en l’Air ne dormait pas. Allongé sur le dos, les mains derrière la nuque, il contemplait les lattes obscures du plafond, écoutait le souffle régulier de son compagnon, sur la paillasse voisine, et se demandait comment il était possible de s’abandonner au sommeil en pareilles circonstances. Un sentiment qu’il lui avait fallu du temps pour reconnaître l’emplissait. Ce n’était pas la peur, contrairement à ce qu’il avait d’abord cru, même si l’idée de recevoir en plein cœur un poignard sacrificiel le faisait frissonner. Ce n’était pas non plus le dépit. C’était la colère.

L’injustice de leur sort le révoltait. On les avait élevés rudement, sans leur épargner le moindre exercice, la moindre corvée, en leur expliquant qu’une telle éducation fortifiait le corps et le caractère, assurait qui la recevait de devenir un homme presque sans effort. On leur avait affirmé qu’une fois devenus des hommes, ils seraient leurs propres maîtres et connaîtraient la félicité. On leur avait même permis de goûter à cette félicité l’espace d’une nuit, avant de les envoyer impitoyablement risquer leur vie dans l’antre d’une bête féroce. Ils avaient survécu, et voilà que tout cela se révélait inutile. On exigeait leur mort avant l’épreuve qui aurait fait d’eux des hommes à part entière. Leur existence avait été aussi ennuyeuse qu’éprouvante, et alors même qu’elle était sur le point de s’améliorer, elle allait s’interrompre, ou plutôt céder la place à une autre, tout aussi ennuyeuse et éprouvante, pour l’éternité.

Nez en l’Air ne comprenait pas. Il y avait déjà eu des sécheresses. Il y avait déjà eu des famines. Malgré cela, on n’avait jamais immolé qui que ce fût. Pourquoi fallait-il que les Dieux se découvrent soudain un goût pour le sang humain ? Et ce juste au mauvais moment ?

Etait-ce crédible ? En lui, le doute le disputait à présent à la colère. Akkon-Lamda avait dit que les Dieux n’existaient pas. Peut-être était-il fou, mais il n’en donnait pas l’impression. Et s’il avait eu raison ? La seule preuve des rapports entre les Dieux et les prêtres, c’était la parole des prêtres. Personne d’autre n’avait jamais été témoin de la moindre manifestation divine.

Nez en l’Air se redressa sur les coudes. Devait-il en déduire que Foudre avait quelque chose à leur reprocher, à Petite Main et à lui, qu’il saisissait ce prétexte pour se débarrasser d’eux ? Il ne pouvait pas le croire non plus : le grand prêtre s’était toujours montré d’une extrême bienveillance avec eux.

Quel que fût le responsable de la décision, toutefois, elle avait été prise : il mourrait au lever du jour.

Non, décida-t-il, il ne mourrait pas. Choqué de sa propre audace, se reprochant son égoïsme et sa lâcheté, il n’en fut pas moins envahi par la certitude qu’à l’aube, il ne serait plus là. Quel devoir avait-il envers un peuple qui acceptait sa mort comme nécessaire, sans le moindre état d’âme ?

Mais où irait-il ? Aucun village ne l’accepterait. Et le monde était petit : dès que sa disparition serait remarquée, on enverrait les chasseurs à sa recherche. Ils finiraient par le retrouver. On le ramènerait, on lui trancherait la langue et le sexe, et on l’enfermerait dans l’enclos des sous-hommes. Ne serait-ce pas pire que de passer proprement de vie à trépas sur l’autel des Dieux ?

L’image d’Akkon-Lamda s’imposa de nouveau à lui. Le monde est bien plus vaste que vous ne l’imaginez, avait-il dit. Il existait d’autres terres au-delà des monts, au-delà de l’océan, et jusque dans les étoiles. Akkon-Lamda n’était pas fou. À l’évidence, il n’était pas natif du monde, et il fallait bien qu’il vînt de quelque part. En outre, il n’avait aucune raison de mentir. Foudre, lui, avait au moins menti au sujet du dragon. Lequel était le plus digne de confiance ?

Et puis qu’est-ce que je risque ? se demanda soudain le garçon. S’il n’y a rien de l’autre côté, je tomberai dans le néant, je mourrai, je ne serai ni plus ni moins un homme que si je me laisse conduire à l’autel, mais au moins, j’aurai essayé…

Lorsqu’il se rendit compte que sa décision était prise, il avait déjà quitté sa paillasse pour se charger de ses armes et de son sac. Il jeta un coup d’œil indécis à son ami : fallait-il tenter de le convaincre ? Non : inutile. Petite Main avait un trop grand respect des prêtres pour le suivre. Résigné à son sort, il essaierait au contraire de le retenir.

— Adieu, frère, murmura tristement Nez en l’Air, avant de se diriger vers la porte. Je te laisse l’écaille.

Le temple n’était pas gardé : nul n’imaginait que l’un des garçons voudrait s’échapper. Personne, jamais, ne contrevenait à la loi. Le fugitif se retrouva à l’extérieur sans avoir rencontré âme qui vive. Machinalement, il leva la tête vers le ciel. Quelques nuages épars masquaient en grande partie les étoiles, mais elles étaient toujours là, symboles de liberté, d’espace…

Quoique son cœur se brisât à l’idée de partir sans les avoir revus, il savait qu’il ne devait pas rendre visite à ses parents ni à son frère aîné. Eux aussi respectaient trop la tradition pour le soutenir dans son entreprise, quelle que fût leur affection pour lui. Ils auraient honte, au contraire, et réclameraient le privilège de l’attacher eux-mêmes sur le maître autel.

Ce ne fut donc pas vers leur hutte que le dirigèrent ses pas mais vers la tente que partageaient Noire Epine et Question Idiote, sa sœur cadette. Si les filles devenaient femmes dès la nuit de leur initiation, elles n’en continuaient pas moins de dormir avec les jeunes jusqu’à leur union officielle avec un homme, lequel choisissait alors leur nom d’adulte. Nez en l’Air savait comment il appellerait Noire Epine : Libellule. Il le savait depuis qu’il l’avait vue faire la planche sur le lac, deux ans auparavant, totalement nue à la surface de l’eau miroitante. Bien sûr, à présent, ils ne seraient jamais unis officiellement, mais elle n’en serait pas moins sa femme, et il pourrait la nommer comme il le désirerait.

Le village était toujours profondément endormi. Bien qu’il prît soin de ne pas faire de bruit et de rester dans l’ombre, le fugitif n’avait nullement l’impression d’être observé. Ce fut sans le moindre incident qu’il arriva à la tente, par l’ouverture de laquelle il passa la tête.

Les deux sœurs reposaient dos à dos sur la couche commune, en chien de fusil, profondément endormies. La nuit étant chaude, elles avaient rejeté leurs couvertures. Nez en l’Air remarqua qu’elles ne portaient qu’un simple pagne. S’il n’avait eu en tête des choses plus importantes, il aurait été troublé par la vision de ces deux quasi-nudités pâles dans l’obscurité. Question Idiote n’était plus une petite fille, elle non plus – elle serait initiée moins d’un an plus tard –, et elle possédait la même beauté que sa sœur, sinon le même esprit. Question Idiote, la bien nommée, qui n’avait pas son pareil pour soulever les problèmes les plus stupides. Qui n’avait même pas craint de demander au grand prêtre pourquoi il n’y avait pas de femmes parmi les anciens. Nez en l’Air se rappelait encore combien ils avaient ri, tous, ce jour-là.

Il se rendit compte qu’il ne trouvait plus cela aussi drôle. Pourquoi n’y avait-il pas de femmes parmi les anciens, après tout ? Le demander n’était pas plus stupide que contester une décision des Dieux.

Chassant ces pensées hors de propos, il s’introduisit vivement sous la tente et s’approcha de Noire Epine. Il sourit en découvrant le visage endormi de son amante, encadré d’une crinière de cheveux noirs. Sans s’accorder le plaisir de la contempler à satiété, toutefois, il lui posa la main sur l’épaule, la bâillonnant simultanément pour retenir tout cri instinctif.

Elle s’éveilla en sursaut et écarquilla les yeux de terreur, ramena les jambes contre la poitrine.

— C’est moi, chuchota-t-il.

Il eut le plaisir de voir la peur qui brûlait dans ses yeux se métamorphoser en surprise, puis en joie, dès qu’elle comprit à qui elle avait affaire. Elle lui noua sans un mot les bras autour du cou, et ils échangèrent un long baiser. Lorsque leurs lèvres se séparèrent enfin, il l’entraîna à l’écart afin qu’ils puissent parler sans réveiller Question Idiote.

— Je ne savais pas que tu étais rentré, dit Noire Epine. Encore moins que tu avais déjà passé la deuxième épreuve.

— Je ne l’ai pas passée, avoua Nez en l’Air. Je ne la passerai pas. Nous allons partir cette nuit tous les deux. Je suis venu te chercher.

Son amante écarquilla à nouveau les yeux, d’incompréhension, cette fois.

— Me chercher ? Qu’est-ce que tu racontes ?

Il n’avait pas préparé d’explication, n’ayant même pas imaginé qu’il lui en faudrait une. Pourtant, c’était logique : il allait entraîner sa compagne vers l’inconnu, peut-être vers une mort atroce ; le moins qu’il lui dût était de lui expliquer pourquoi. Il expliqua donc, en commençant par la manière dont Petite Main et lui avaient conquis leur écaille de dragon et en terminant par les déclarations de Foudre, sans omettre tout ce qui concernait l’étrange Akkon-Lamda.

— Je ne comprends toujours pas, balbutia Noire Epine quand il se tut. Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Retourner le voir. Il dit s’être déjà aventuré au-delà des monts. Nous lui demanderons de nous indiquer le meilleur chemin pour les traverser, et ensuite, nous partirons pour de bon. Chercher un autre monde où personne ne nous empêchera de vivre.

Dans l’exaltation que lui inspirait cette vision, il ne remarqua pas que les traits de sa compagne s’étaient affaissés. Des larmes perlaient au coin des yeux noirs.

— Tu es complètement fou, murmura-t-elle d’une voix étranglée.

— Fou ? Non, je ne suis pas fou. Je… je ne suis pas encore très sûr de comprendre ce qui m’a décidé, tu sais, mais il me semble que les hommes devraient avoir le droit de disposer d’eux-mêmes, c’est tout. Ça fait de moi un fou ?

Elle leva sur lui un regard qui hésitait entre chagrin et colère.

— Un fou, oui, parce que je ne peux pas croire que tu sois devenu assez lâche pour refuser de te soumettre à la loi, alors que la vie du village entier en dépend. Tu vas condamner à la famine tous ceux que tu aimes : ton père, ta mère, moi… Et puis tu es fou d’avoir imaginé que je te suivrais. Les hommes ont bel et bien le droit de disposer d’eux-mêmes, mais toi, tu n’es pas un homme et tu ne le seras jamais. J’ai honte de t’avoir appartenu. Je ne vivrai jamais assez longtemps pour l’oublier…

Elle ne se souciait plus de murmurer.

— Plus bas ! s’exclama Nez en l’Air, en la saisissant aux épaules. Tu veux réveiller tout le monde pour que je me fasse prendre, c’est ça ?

Elle eut un rire nerveux.

— Exactement ! lança-t-elle à pleins poumons. Nez en l’Air veut s’échapper ! Nez en l’Air veut s’échapper !

Le garçon serrait les mâchoires de dépit. Noire Epine et lui avaient toujours partagé une telle communauté d’esprit qu’il n’avait pas songé qu’elle pût refuser de l’accompagner. Encore moins se tourner ainsi contre lui. Il avait cru leur amour plus fort que tout. Apparemment, celui qu’elle ressentait, elle, l’était moins que la loi. Le voir ainsi pulvérisé fit s’évaporer la passion de Nez en l’Air à la manière d’une flaque d’eau sous un soleil d’été.

Il hésita une seconde puis renvoya le bras en arrière. La gifle monumentale qu’il décocha à Noire Epine mit un terme à ses cris d’orfraie et la jeta au sol – où elle demeura étendue, inconsciente. Choqué, il contempla la main qu’il venait de lever sur la femme ayant failli être sienne et pour qui il fût mort sans hésiter l’instant d’avant.

La voix qui s’éleva dans son dos le tira brutalement de ses pensées contradictoires.

— Il faut partir tout de suite.

Il se retourna d’un bloc. Question Idiote, accroupie à l’entrée de la tente, surveillait les alentours d’un œil inquisiteur.

— On dirait que personne ne s’est réveillé, poursuivit-elle à mi-voix. C’est un coup de chance. (Elle se retourna vers Nez en l’Air, avec son éternelle expression de sérieux absolu.) J’ai tout entendu. C’est toi qui as raison.

— Tu ne vas pas me dénoncer, alors ?

— Bien sûr que non. (Comme il faisait mine de sortir, après un dernier regard douloureux à la forme inerte de Noire Epine, elle se plaça délibérément sur son chemin.) Emmène-moi.

— Tu plaisantes ? Tu n’es qu’une gamine.

— Je ne suis plus une gamine, protesta-t-elle. Et je veux m’échapper d’ici, moi aussi.

— Tu me gênerais. Avec toi, ils me rattraperaient avant demain soir. Pousse-toi de là !

Il la bouscula sans ménagements, et se précipita hors de la tente. Cette fois, ce fut au mépris de toute précaution qu’il partit au pas de course vers la périphérie du village. À peine entendit-il l’insulte qui fusa des lèvres de Question Idiote. Quelques battements de cœur plus tard, il atteignait l’orée de la forêt.

Il marcha jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Lorsqu’il admit enfin qu’il lui fallait s’arrêter pour prendre un peu de repos, le jour se levait. Soucieux de se mettre à l’abri des bêtes et des poursuivants qui ne tarderaient pas à le talonner, il grimpa dans un arbre et se cala de son mieux sur une fourche, comme on lui avait appris à le faire. Epuisé, il s’endormit instantanément.

Son sommeil fut de courte durée : la chaleur et la certitude d’être traqué le réveillèrent avant que le soleil ne soit arrivé au zénith. Ce bref repos, toutefois, l’avait revitalisé, et ce fut avec ardeur qu’il se remit en route vers les monts.

Il retrouva sans mal la piste que Petite Main et lui avaient tracée la veille. N’ayant qu’à la suivre, il arriva devant le vaisseau d’Akkon-Lamda bien avant la tombée de la nuit. La grande hutte grise, hérissée de piquants par endroits, ornée ailleurs de boursouflures et de creux alternés, luisait tel un lac sous les rayons solaires. Nez en l’Air s’approcha résolument de la porte, qui coulissa presque sans bruit pour le laisser passer.

— Akkon-Lamda ? appela-t-il. C’est moi. Je suis revenu te dire que tu avais raison.

Mais le mystérieux visiteur des étoiles n’était pas là. Nez en l’Air visita scrupuleusement les deux petites pièces pour s’en assurer. Sans doute leur occupant était-il parti chasser. Il fallait bien qu’il se nourrisse. Ayant découvert dans la deuxième pièce plusieurs surfaces horizontales moelleuses, légèrement ondulées, qui devaient faire office de paillasses, le garçon résolut de se reposer un peu en attendant : de toute façon, nul ne viendrait le chercher ici.

Il dut s’endormir sans s’en rendre compte, car quelque temps plus tard, il ouvrit les yeux pour trouver Akkon-Lamda assis à son côté, avec un sourire un peu triste au coin des lèvres.

— Il y a longtemps que tu es là ?

— Je viens d’arriver. Je ne me suis pas dépêché. Je savais que tu ne t’en irais pas sans m’avoir vu.

— Tu le savais ?

— Tu ne pouvais pas aller ailleurs. Tu m’as écouté.

Nez en l’Air se leva d’une détente.

— C’est toi qui as raison ! s’exclama-t-il, exalté. Les anciens sont injustes. J’en ai maintenant la preuve.

Son interlocuteur ne marqua pas la moindre surprise.

— Et tu rejettes leur enseignement, c’est bien ça ? Même si ton insoumission te vaut de ne jamais devenir un homme.

— Ils m’auraient tué avant de me faire passer la deuxième épreuve, de toute façon. Je vais t’expliquer.

— C’est inutile, déclara Akkon-Lamda en se levant. Je suis au courant de tout. Par ailleurs, tu te trompes : tu as subi la deuxième épreuve – et tu as échoué. C’est moi, la deuxième épreuve…

— Toi, mais…

— Regarde !

Il déplaça un élément d’une des sculptures lumineuses qui décoraient les parois. Aussitôt, un pan de mur pivota, exécutant un demi-tour complet pour révéler sur sa face interne une sorte de caisse transparente dans laquelle était enfermé un bien étrange squelette : un crâne au sommet renflé, une cage thoracique ridiculement étroite, trois bras s’achevant par des pinces de crustacé…

— Qu’est-ce… qu’est-ce que c’est ? balbutia Nez en l’Air.

— C’est Akkon-Lamda, déclara celui qui avait pourtant dit porter ce nom. Nous avons placé son cadavre ici, chez lui, une fois que nous l’avons eu exécuté, pour ne pas le laisser sur notre terre. Comme tu peux le constater, ce n’était pas un homme, mais un démon. Il avait pris l’apparence que tu connais grâce à un puissant objet magique. Un de ceux dont les grands prêtres, au fil du temps, ont percé le secret, et qu’ils se transmettent désormais sans faillir. Regarde bien : tu vas assister à un miracle.

Portant la main à sa ceinture, faite d’un étrange cuir lisse bleuté, il en tourna d’un quart de tour la boucle circulaire. Aussitôt, Nez en l’Air eut le sentiment que sa vue se troublait : les contours de son compagnon parurent se mettre à vibrer, devinrent flous. Cela ne dura qu’un instant, mais lorsqu’ils se stabilisèrent à nouveau, ce n’était plus un inconnu aux cheveux jaunes qui se trouvait là. C’était Foudre.

— Akkon-Lamda est venu dans le monde il y a des centaines et des centaines d’années pour y répandre ses mensonges, reprit le grand prêtre. Ceux-là mêmes que je t’ai racontés hier en son nom. Il affirmait qu’il y avait d’autres hommes, au-delà des monts, des hommes aux cheveux jaunes. Il avait pris cet aspect en espérant se mêler à eux, mais une panne de son vaisseau l’avait contraint à se poser parmi nous. Car il venait vraiment des étoiles : nos ancêtres avaient surpris son arrivée. Tu vois ce qu’elles abritent, ces étoiles dont tu rêves, jeune inconscient ? Des démons hideux ! (Comme Nez en l’Air ouvrait la bouche pour répliquer, Foudre lui imposa silence d’un regard impérieux, avant de poursuivre son récit.) À l’époque, pour la seule et unique fois de l’histoire des hommes, il y a eu de grandes dissensions. Certains, convaincus par les paroles venimeuses d’Akkon-Lamda, se proposaient de quitter le monde pour partir à la recherche d’une chimère. Les autres, fidèles à la tradition, savaient qu’une telle quête constituait une injure aux Dieux et aux lois primordiales, qui ne manquerait pas d’attirer sur eux toutes sortes de plaies. Peut-être la fin du monde. Forts de leur bon droit et de leur nombre, ils ont heureusement triomphé des rebelles, dont ceux qui n’avaient pas été tués sont devenus les premiers sous-hommes. Ensuite, ils ont torturé Akkon-Lamda afin qu’il expie ses fautes, qu’il constitue un exemple pour les autres démons qui voudraient corrompre les hommes, et ils l’ont abattu. Il s’agit d’une bien triste époque, mon garçon, mais il en est sorti un point positif, une règle absolue. Tu devines laquelle ?

Nez en l’Air secoua la tête, atterré. On l’avait trompé sur toute la ligne. Les anciens lui avaient tendu un piège et il était tombé dedans à pieds joints. Et après cela, ils auraient voulu qu’il les respecte ? Il avait envie de hurler.

— Nul n’est digne de devenir un homme s’il n’est pas totalement respectueux de la loi, dévoué aux Dieux et à la communauté. C’est à mesurer ce respect que sert l’initiation. Tous les jeunes sont soumis à l’influence d’Akkon-Lamda, personnifié par le grand prêtre, puis leur fidélité est mise à l’épreuve. Ton ami Petite Main a parfaitement réussi : à l’heure qu’il est, il sait déjà qu’il ne sera pas exécuté. Le village bouillonne des préparatifs de la cérémonie qui consacrera sa dignité d’homme. Celle durant laquelle tu seras privé de tes attributs avant qu’on ne t’enferme dans l’enclos. (Son ton se radoucit.) Je suis désolé : tu es le premier à échouer depuis des années. D’ordinaire, l’éducation suffit à assurer la docilité des jeunes, mais tu as toujours eu mauvais esprit. J’imagine que le monde ne peut pas s’accommoder de quelqu’un qui passe son temps à regarder le ciel. (Comme le garçon se tendait, prêt à s’enfuir, Foudre tira de sa ceinture l’objet qu’il avait baptisé « fulgurant » et le dirigea vers lui.) Ne cherche pas à m’échapper : cette relique-là, tu l’as déjà vue à l’œuvre.

Nez en l’Air songea au crâne pulvérisé du dragon et se figea. Quand deux chasseurs les rejoignirent sur un appel du grand prêtre et le dépossédèrent de ses armes, avant de lui lier les mains derrière le dos, il se demanda cependant si être touché par le rayon écarlate n’aurait pas été préférable à ce qui l’attendait.

Attaché au grand arbre mort qui marquait la limite de la place du village, il regardait les prêtres et les anciens rendre gloire à Petite Main et le couvrir d’honneurs – après l’avoir rebaptisé Solitaire, en référence à l’écaille de dragon qu’il portait désormais au cou et qui ne serait jamais coupée en deux. À plusieurs reprises, depuis le début de la cérémonie, Nez en l’Air s’était surpris à envier le sort de son ami. Si seulement il avait été aussi soumis ! Si seulement il avait eu foi en la sagesse des anciens, il aurait été un homme, lui aussi, au lieu d’être un jeune déshonoré, attendant la mutilation.

C’était étrange : comme tous les siens, il avait toujours docilement méprisé les sous-hommes ; à présent, il se demandait combien d’entre eux n’avaient commis d’autre faute que de croire au droit des individus à choisir leur destin. La plupart, sans doute.

Il en était là de ses réflexions quand les cordes qui lui maintenaient les chevilles se resserrèrent brutalement. Quelqu’un les avait empoignées par-derrière.

— Regarde devant toi, lui souffla une voix qu’il ne reconnut pas. Je vais couper tes liens et te donner une arme. Ensuite, il faudra te débrouiller tout seul.

Il obéit d’instinct à l’injonction. Sur l’estrade dressée au centre de la place, qu’illuminait un soleil radieux. Solitaire venait de recevoir autour du cou la couronne de fleurs tressée par Petite Sorcière, la fille qu’il avait faite femme. Elle lui donna le baiser rituel, tandis que Foudre, debout près d’eux, invoquait sur l’homme nouveau-né la bénédiction des Dieux.

La plus grande partie du village était rassemblée pour assister au spectacle. Seuls la famille de Nez en l’Air et ses amis proches manquaient, peu désireux de contempler la honte d’un des leurs, qui rejaillissait sur eux. Noire Epine était là, elle, car son témoignage serait requis par le grand prêtre avant qu’il ne prononce la sentence. Elle se tenait non loin de l’arbre aux sous-hommes, les yeux fixés non pas sur l’estrade mais sur celui que, désormais, elle haïssait de toute son âme. Lui se rendit compte qu’il la méprisait. D’ailleurs, il les méprisait tous, à commencer par ceux qui n’avaient pas osé venir.

Quand les liens de ses chevilles se desserrèrent pour de bon, après qu’il eut senti une lame les scier méthodiquement, il se contraignit à ne pas trahir ses pensées. Une seule question tournait sous son crâne, obsédante : s’agissait-il d’une nouvelle épreuve ? D’une sorte de rattrapage qui lui permettrait de prouver ses regrets et sa soumission en refusant de s’échapper, en acceptant son juste châtiment ? D’un dernier moyen d’éviter la dégradation ? Il savait les anciens capables de tout, à présent.

Quelques instants plus tard, les cordes qui lui entravaient les poignets derrière l’arbre se détendirent à leur tour, puis le manche d’un poignard se glissa dans sa main droite. Il l’enserra avec force.

Que devait-il faire ? Saisir la chance qu’on semblait lui offrir ou bien attendre ? Ce fut Noire Epine qui décida pour lui : alors que Solitaire descendait enfin de l’estrade pour rejoindre sa famille et pavoiser, l’ancienne amante de Nez en l’Air se tourna vers lui, lui décocha un coup d’œil meurtrier et cracha à ses pieds une petite boule de salive blanche.

Le garçon bondit instantanément : même si c’était encore une épreuve, il n’avait pas envie de la réussir. Passer le restant de sa vie parmi ces gens, devenir l’un d’entre eux… mieux valait la solitude ou la mort.

Son bras gauche s’enroula autour de la taille d’une Noire Epine éberluée, tandis que, de l’autre main, il lui posait la pointe du poignard sur la gorge. Le hurlement de pure terreur qu’elle poussa s’éleva au-dessus des clameurs retentissant autour de l’estrade. Les uns après les autres, tous les regards se tournèrent vers elle. Un silence pesant s’installa sur la place.

— Que personne n’essaie de m’arrêter, sinon je l’égorgé ! cria Nez en l’Air, comme plusieurs chasseurs faisaient mine de s’avancer vers lui.

Celle qu’il avait aimée, serrée contre lui en une étreinte n’ayant plus rien d’amoureux, tremblait de tous ses membres et ne faisait pas le moindre effort pour se libérer. Sa tunique des jours de fête s’était imprégnée de sueur en un instant.

— Ne me tue pas, supplia-t-elle d’une voix éraillée. Je ne voulais pas te…

— Tais-toi ! lui intima-t-il en appuyant un peu plus fort sa lame, au point de faire perler une goutte de sang sur la peau bronzée.

Le nouveau cri de Noire Epine ainsi que son visage décomposé durent être convaincants, car nul n’esquissa plus le moindre geste dans leur direction. Nez en l’Air explora vivement les alentours du regard. N’apercevant personne derrière lui, pas même son mystérieux libérateur, il commença à reculer sans lâcher son otage en pleurs.

— Reviens ! ordonna Foudre, toujours juché sur l’estrade, dans ses habits sacerdotaux multicolores. N’ajoute pas l’ignominie et le meurtre à tes autres crimes ! (Les chasseurs les plus proches de lui l’interrogeaient du regard en désignant leurs arcs ; il secoua la tête.) Non, vous risqueriez de toucher la fille. Nous le rattraperons plus tard. Je connais quelqu’un qui ne demandera pas mieux que de le prendre en chasse.

— Si qui que ce soit nous suit, je la tue ! avertit à nouveau Nez en l’Air. Je n’ai rien à perdre !

Il continua à reculer dans un silence absolu. Au fond de tous les regards qui pesaient sur lui, il lisait avant tout l’incompréhension, mais en quelques-uns, il voulut discerner un peu d’envie. Peut-être était-il le premier à faire ce que beaucoup n’avaient pas osé.

Nul ne chercha à les rattraper ni à leur couper le chemin. Il savait que cela ne durerait pas, mais on ne tenterait probablement rien contre lui tant qu’il menacerait la vie de Noire Epine.

Dès qu’ils eurent dépassé les dernières huttes, il lâcha la taille de sa compagne, dont il saisit fermement le poignet avant de tourner les talons et de l’entraîner à toutes jambes dans le sous-bois. Elle ne fit pas le moindre effort pour ralentir sa fuite.

Ils coururent jusqu’à être à bout de souffle, puis ralentirent l’allure. Nez en l’Air profita de ce que la forêt n’était pas encore très dense et conservait peu de traces de leur passage pour décrire un grand mouvement tournant qui les amena de l’autre côté du village. Peut-être cela tromperait-il les chasseurs. Il verrait ensuite à louvoyer pour retrouver la direction des monts.

— Tu vas me tuer ? interrogea Noire Epine lorsqu’elle eut repris haleine.

— Pas si on ne m’y oblige pas, répondit-il sans la regarder. Avance.

Il pressa le pas. Certes, il n’avait encore remarqué aucun signe de poursuite, mais il ne pouvait se permettre de perdre du temps. Sa compagne demeura muette un long moment, peinant pour rester à sa hauteur. Il la sentait toujours trembler comme une feuille.

— Qu’est-ce que tu vas faire, alors ? haleta-t-elle enfin. M’emmener avec toi au-delà des monts ?

— Je te l’ai déjà proposé, tu te rappelles ? Tli as dit que j’étais fou.

— Maintenant, je n’ai plus les moyens de t’en empêcher.

Il s’arrêta si brusquement qu’emportée par son élan, Noire Epine faillit trébucher. Quand elle retrouva son équilibre, il lui posa la main sur la joue et la força à le regarder. À sa grande surprise, elle lui sourit. Un peu de la tendresse qu’il avait éprouvée pour elle remonta en lui.

— Tu as changé d’avis ? demanda-t-il. Tu veux venir avec moi ?

— Je ferai tout ce que tu voudras, assura-t-elle, les paupières mi-closes, les lèvres entrouvertes. Je n’ai pas envie de mourir…

Cette dernière phrase ouvrit les yeux de Nez en l’Air. Il remarqua enfin que le sourire de son ancienne amante n’avait rien de spontané – et qu’elle tremblait plus que jamais.

— Bizarre, remarqua-t-il. C’est exactement ce que je disais il n’y a pas si longtemps, et personne n’a eu l’air de trouver que c’était une bonne raison.

Il empoigna sans ménagements sa compagne par les épaules et la plaqua contre un arbre. À son regard, il comprit qu’elle se méprenait sur ses intentions.

— Tu n’as pas besoin de me prendre de force, déclara-t-elle très vite. J’ai dit que je ferais ce que tu voudrais. Si tu promets de me laisser partir, après…

Tout en pesant sur elle afin de la maintenir immobile, il se servit de son poignard pour détacher les tronçons de cordes qui pendaient toujours à ses poignets.

— Je ne vais pas te prendre de force. Je ne supporte même plus de te voir. Je vais t’attacher et te laisser là. Ils finiront bien par te trouver, mais en attendant, tu ne les mettras pas sur ma piste. (Il eut un rire dénué de joie.) Si tu crois que j’ai envie de coucher avec une femme qui se laisse faire parce qu’elle a peur que je la tue, tu te…

Il ne vit que du coin de l’œil le rayon rouge qui frappa l’arbre au-dessus de leurs têtes. Trois grosses branches filèrent vers le ciel dans un bruit de tonnerre, avant de retomber à dix mètres de là. Des rameaux plus petits et une pluie de lambeaux d’écorce ou de bois vert s’abattirent sur le fugitif et sa captive, laquelle poussa un nouveau cri de terreur.

— Les sous-hommes n’ont pas le droit d’avoir une femme, de toute façon, déclara une voix dure, derrière Nez en l’Air.

Ce dernier n’eut pas besoin de se retourner pour savoir à qui elle appartenait. Il lâcha Noire Epine, qui courut aussitôt se mettre à l’abri derrière l’arrivant.

— Je t’ai raté exprès, avoua Solitaire. Je n’oublie pas que nous avons été amis. Mais je dois te ramener.

Il brandissait le fulgurant d’Akkon-Lamda. Foudre avait dû le lui confier pour cette mission exceptionnelle : capturer le rebelle.

Nez en l’Air eut un pâle sourire. Le nouvel homme avait retiré sa couronne de fleurs, mais il portait toujours son pagne de cérémonie. Sur sa poitrine, l’écaille de dragon était parcourue de reflets irisés. Son expression dure, volontaire, éclipsait ses traits juvéniles.

— Tu as fière allure, frère, déclara le fugitif, sincère. Mais tu ferais mieux de me tuer tout de suite, parce que je ne rentrerai pas avec toi.

— Ne m’y oblige pas, s’il te plaît. Je dois te ramener mort ou vif et je ne faillirai pas à mon devoir.

— Je sais. Tu n’y as jamais failli. Mais ma réponse reste la même.

— Tue-le ! Efface notre honte à tous ! s’écria Noire Epine, par-dessus l’épaule de Solitaire.

Ce dernier, pourtant, hésitait. Malgré son respect des anciens, il lui répugnait visiblement d’abattre ainsi celui en compagnie de qui il avait affronté le dragon.

— Mais tue-le donc ! l’encouragea à nouveau la jeune femme. Il a voulu me…

Elle n’acheva pas. Un bref sifflement s’éleva dans l’air, puis une flèche à bout rond, de celles qu’on utilisait pour étourdir le petit gibier, la frappa à la tempe. Elle s’effondra sans le moindre cri, assommée net. Solitaire fit volte-face, l’arme prête, mais n’eut pas le temps de reprendre ses esprits : une deuxième flèche l’atteignit au front, le plongeant lui aussi dans l’inconscience. Le fulgurant échappa à ses doigts détendus et tomba sur l’humus avec un chuintement.

Nez en l’Air n’y comprenait plus rien. Il n’avait toujours pas esquissé le moindre geste quand Question Idiote se redressa derrière le buisson qui l’avait dissimulée. Malgré l’efficacité de son intervention, elle avait encoché une nouvelle flèche à son arc et ne quittait pas des yeux les deux corps inertes.

— Ramasse l’objet magique et partons ! lança-t-elle, impérieuse. Vite !

— C’est toi ? ne put que balbutier le garçon. Mais alors… c’est toi qui m’as délivré, tout à l’heure ?

Elle lui lança un regard noir.

— Et c’est à moi qu’on a donné un nom vexant ! soupira-t-elle. Tu vas te dépêcher, oui ? Il faut qu’on s’en aille avant qu’ils ne se réveillent.

Nez en l’Air sortit enfin de son ébahissement et s’empara du fulgurant.

— Pourquoi m’aides-tu ? demanda-t-il, les yeux fixés sur l’arme dont le matériau luisant communiquait à ses mains des sensations inhabituelles.

— Parce que je n’ai pas envie de voyager seule. Et puis parce qu’à part moi, tu es le seul à réfléchir, dans ce village. C’est leur faute, de toute façon. Ils m’ont appelée Question Idiote : après, je n’ai pas arrêté de m’en poser, des questions, sur tout. C’était ce qu’on attendait de moi, finalement.

— Toi, tu ne risquais pas de devenir un sous-homme, argumenta tout de même le garçon. Tu aurais pu rester.

— Tu crois que ça me plairait de devenir comme ça ? s’enquit la jeune fille, dégoûtée, en désignant sa sœur. Et puis il y a autre chose : je ne veux pas qu’on m’envoie au premier imbécile venu le jour de mon initiation, juste pour me donner le droit d’attendre qu’un autre imbécile me choisisse et m’appelle… comment ? Limace ? Chenille ?

Elle haussa les épaules. Nez en l’Air hocha la tête. L’idée lui vint qu’il lui faudrait se choisir un nom d’adulte. Il n’aurait personne pour le faire à sa place.

— Je m’appelle Rose, déclara encore sa compagne.

Il releva les yeux vers elle. En dépit de ce qu’il lui avait dit, sous la tente, ce n’était plus une gamine. Son regard agressif n’avait pas grand-chose de puéril.

— Pourquoi Rose ? demanda-t-il simplement.

— Parce que je trouve ça joli. Tu comptes me discuter le droit de m’appeler comme je veux ?

— Non, répondit-il en souriant. Tu as raison : c’est joli, Rose. (Il désigna le fulgurant, pensif.) C’est une arme terrible. Je n’oserai jamais m’en servir.

— Alors, ce n’est pas la peine que tu la gardes.

Elle lui prit l’objet des mains et le passa à sa propre ceinture, avant de lui tendre son arc et son carquois.

— Tiens. Ça, tu oseras t’en servir, hein ? (Comme il acquiesçait, elle se détourna et partit dans la direction générale des monts.) Alors, viens, dépêche-toi !

Nez en l’Air lui emboîta le pas sans réfléchir. Elle était trop rapide pour lui : il ne savait plus où il en était. Pourtant, il ne songea même pas à se retourner sur Solitaire et Noire Epine. Cette portion-là de son existence était derrière lui, il le sentait. Il avait réussi. Secoué le joug d’une tradition stupide et gagné le droit de vivre ou de mourir comme il l’entendrait. Une joie profonde naquit au plus profond de lui et gonfla jusqu’à l’envahir tout entier. Pour la première fois de sa vie, il se sentait différent.

— Encore une chose, reprit Rose après qu’ils eurent parcouru un long chemin en silence, accumulant les détours au bénéfice d’éventuels poursuivants. J’ai dit que je ne voulais pas être déflorée par le premier imbécile venu : ça vaut pour toi. Je n’ai pas oublié comment tu m’as traitée, l’autre soir, alors ne t’imagine pas que je vais te tomber dans les bras. On voyage ensemble, c’est tout.

— Rien d’autre ne m’avait effleuré, assura-t-il avec un sourire, en se demandant déjà comment il allait s’y prendre pour la faire changer d’avis.

C’était un homme, après tout.